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LES INSTANTS FORUM #1 : LA MAQUETTE D'ARCHITECTURE

LES INSTANTS FORUM #1 : LA MAQUETTE D'ARCHITECTURE

Cette période de confinement/déconfinement nous a offert non pas une pause (car, pour le Forum, le travail continuait à distance, en inventant de nouvelles procédures pour continuer à "faire groupe" tout en étant tenus éloignés les uns des autres), mais un autre regard sur le temps. Ainsi ce moment un peu indéfini dans sa nature a-t-il été l'occasion de réexaminer des moments que nous avons retenus comme significatifs dans nos programmations des années précédentes — comme des "fantômes de nos actions passées"[1]. Nous avons recherché quelles réflexions spécifiques nous avons pu engager sur certains thèmes marquants dans le débat d'idées sur l'architecture pour en extraire certains "gros plans" à partager entre nous tous. Nous revenons ainsi, avec ces "instants Forum", sur les outils de l'architecte (par exemple à travers le rapport à la maquette, un objet qui peut sembler en sursis face aux nouvelles technologies de représentation), sur de nouvelles prises de consciences environnementales et sociétales (entre autres thématiques avec la question de l'économie circulaire et du réemploi des matériaux), ou bien encore sur la question du rapport entre corps, mouvement et architecture (avec le retour sur atelier public stimulant la conscience de nos corps dans l'espace).

La maquette d'architecture

En 2014, le Forum a conçu a présenté successivement dans ses deux galeries alors situées place Yves-Klein une exposition intitulée "Dans la ville blanche, Nice en maquettes". Celle-ci présentait une collection (que venait de rassembler le Forum) de maquettes d'architecture ou d'urbanisme résultant principalement de concours d'architecture organisés entre 2000 et 2015 environ pour des équipements publics : constructions scolaires, équipements sociaux, culturels ou sportifs, logements, parcs et jardins, espaces publics… L'objet de l'exposition n'était pas de revenir sur ces consultations elles-mêmes, mais d'interroger l'objet maquette en lui-même.
Ce sont les principaux traits de cette réflexion méthodologique alors ouverte par le Forum sur notre rapport à cette "architecture miniature" que nous souhaitons remettre au jour en ce premier "instant Forum".

Il en est tout d'abord ressorti que la maquette d'architecture est une source d'étonnement. Son histoire est longue, ses usages aussi multiples que les sens qu'elle peut revêtir, et son expression plastique très diverse (dès lors qu'elle s'affranchit de l'uniforme codifié de la “maquette blanche”, qui est de mise pour les concours en particulier).

On peut lui assigner deux fonctions principales.
À l'intérieur de l'agence, elle est, pour l'architecte ou pour l'urbaniste, un instrument de conception et d'expérimentation. Non nécessairement réaliste dans sa représentation (il s'agit souvent de maquettes de volumes ou de concept, sans expression manifeste de matériaux ou de détails), elle permet de tester et de valider des choix sur le projet.
À l'extérieur de l'agence, elle devient un instrument de communication. Par elle, l'auteur d'un projet s'adressera, par exemple, à un maître d'ouvrage ou à un jury de concours. On la destine même à un plus vaste public dans les musées ou les expositions, mais également désormais dans les grands salons internationaux de l'immobilier ou dans les halls d'aéroports et les centres commerciaux des mégapoles à la croissance effrénée (de Dubaï à Shanghai), où des maquettes rivalisant de spectaculaire sont omniprésentes pour mettre en scène le récit de ces théâtres de la ville du xxie siècle.

Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, loin d'avoir disparu sous l'effet de la multiplication des techniques alternatives de représentation qu'offrent les nouvelles technologies (notamment la simulation informatique), la maquette d'architecture demeure totalement d'actualité.
Certains en font un objet d'étude, notamment lors de colloques (à Munich en 2009, à Paris en 2011), qui interrogent sa fonction et son discours.
D'autres la collectionnent et l'exposent. Le musée des Monuments français, au xixe siècle déjà sous l'impulsion d'Eugène VIOLLET-LE-DUC, s'appuyait sur les moulages et la maquette pour offrir, rassemblé en un seul lieu par la reproduction, le spectacle des références de l'art monumental français. Aujourd'hui intégré à la Cité de l'architecture & du patrimoine, le musée voit sa collection enjamber les époques jusqu'à nos jours grâce à sa galerie d'architecture moderne et contemporaine où la maquette est reine. Au sein de la même institution, le Centre d'Archives d'Architecture du xxe siècle aligne sur ses étagères des centaines de maquettes, objet d'une véritable étude théorique et historique qui débouche sur des politiques d'expositions et d'édition.
On pense également au Musée des Plans-Reliefs, à la collection de maquettes de villes fortifiées et d'ouvrages militaires allant du règne de Louis XIV jusqu'à 1870, destinées à rendre compte aux souverains de l'état des défenses physiques du territoire comme à l'apprentissage des techniques de guerre pour les officiers.
Reine, la maquette l'est tout autant au Centre Canadien d'Architecture (CCA) de Montréal, pionnier de la collection d'architecture contemporaine, au Centre Georges-Pompidou ou au FRAC Centre-Val de Loire à Orléans. Le Forum n'est cependant pas en reste, avec une collection de maquettes de concours de près de cent-cinquante pièces, comme avec les maquettes du fonds d'archives Guy Rottier constitué depuis 2017.

Au-delà de ces aspects méthodologiques de spécialistes, pour tout un chacun la maquette joue avant tout sur deux cordes sensibles.
Il y a d'abord une forme d'attirance spontanée — presque candide — pour cet objet qui fait de nous des géants dominant la forme réduite des villes (à la manière des jeux de construction de notre enfance, qui faisaient de nous les démiurges de nos mondes imaginaires).
La maquette parle également à tous de manière immédiate car elle s'affranchit des codes parfois abscons de la représentation. Avec elle, nul besoin d'être architecte pour lire et comprendre l'architecture. Dans une exposition, elle devient presque notre complice, celle qui dialogue avec nous sans intermédiaire, celle qui nous invite à entrer de plain pied dans le récit.
Le cinéma sut d'ailleurs jouer de cette immédiateté visuelle de la maquette d'architecture en illustrant cette dualité outil de conception/outil de présentation par deux films dans lesquels le même Gary COOPER, à quinze ans de distance, incarne à chaque fois un architecte. Dans “Peter Ibbetson” (Henry HATHAWAY, 1934), il travaille dans la Londres du xixe siècle chez un architecte aveugle (!), avec lequel il échange sur le processus du projet à travers le toucher par le biais de maquettes. Dans “Le Rebelle” (King VIDOR, 1949), son personnage s’oppose dès les premières minutes à des clients férus d’académisme autour d’une maquette de gratte-ciel, par laquelle il rend manifeste sa posture à contre-courant du conformisme qu’il exècre.
L'intention de cette exposition était de donner à percevoir de manière immédiate, sensible et non "savante" la diversité de la pensée des architectes telle qu'elle se cristallise dans ces véritables “objets d'auteurs”, qui offrent une découverte littéralement plastique de la ville en transformation, de la ville en mouvement. Telle était alors la vertu démontrée de la maquette d'architecture.

[crédits photographies : D.R.]

 

[1] en référence à l'un des intertitres du film expérimental de Man RAY de 1929, "Les Mystères du Château du Dé", produit grâce aux mécènes Charles et Anna de Noailles et tourné dans leur villa de Robert MALLET STEVENS à Hyères.